Ibrahim Traoré, le Président du Burkina
Au Burkina Faso, la bataille autour de l’information prend une nouvelle dimension. Dans une enquête publiée le 23 juillet 2026, Reporters sans frontières (RSF) décrit les Bataillons d’intervention rapide de la communication (BIR-C) comme une « milice numérique » pro-junte qui mènerait des campagnes coordonnées de propagande, de désinformation et de harcèlement contre les voix critiques, notamment les journalistes.
Quelques jours après cette publication, le gouvernement de transition a affiché son soutien à ces acteurs du numérique. Dans une déclaration diffusée sur la télévision publique RTB, le porte-parole du gouvernement, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, s’est dit fier du travail accompli par les BIR-C et les Wayiiyans. Il a notamment estimé que leur engagement « fait trembler les impérialistes ».
Une organisation au cœur de la bataille informationnelle
Dans son enquête, RSF s’intéresse au fonctionnement et aux méthodes du BIR-C, présenté comme un réseau réunissant des activistes, des comptes anonymes, des personnalités proches du pouvoir et, selon l’organisation, un membre du gouvernement en exercice.
L’organisation de défense de la liberté de la presse affirme avoir identifié plusieurs membres du réseau, dont Wangnin Zerbo et Bationo de Kyon. Elle dit également avoir établi un lien entre un groupe WhatsApp attribué au BIR-C et le ministre burkinabè de la Défense, le général Célestin Simporé. Le ministre, sollicité par RSF, n’a pas répondu aux demandes de l’organisation.
RSF s’est notamment penchée sur les attaques visant Yousra Elbagir, journaliste britannico-soudanaise de Sky News. Après la diffusion, en avril 2026, d’un documentaire consacré au Burkina Faso et à la situation sécuritaire du pays, la journaliste aurait fait l’objet d’une campagne coordonnée sur les réseaux sociaux.
Selon RSF, des centaines de messages ont cherché à mettre en cause sa crédibilité. L’organisation affirme avoir recensé 26 publications de Wangnin Zerbo visant la journaliste en douze jours, avec notamment des insultes, des images manipulées et des accusations non étayées. Une photographie ancienne de la journaliste aurait notamment été sortie de son contexte.
Menaces, désinformation et pression sur les journalistes
Pour RSF, les attaques numériques ne constituent pas de simples échanges musclés sur les réseaux sociaux. L’organisation estime qu’elles peuvent s’inscrire dans une chaîne de pression plus large contre les journalistes critiques.
L’enquête cite notamment le cas de Yacouba Ladji Bama, fondateur du média en ligne Bam Yinga. Après une publication de Wangnin Zerbo le mettant en cause en octobre 2023, le journaliste avait été réquisitionné pour rejoindre les rangs combattants quelques semaines plus tard.
Le cas de Guezouma Sanogo est également présenté comme particulièrement préoccupant. En mars 2024, le journaliste de la Radiodiffusion Télévision du Burkina (RTB), alors président de l’Association des journalistes du Burkina, avait dénoncé ce qu’il considérait comme une mainmise du pouvoir sur les médias publics.
Deux jours plus tard, Bationo de Kyon l’avait publiquement menacé sur Facebook, selon RSF. Le journaliste avait ensuite été arrêté par des hommes se présentant comme des agents des services de renseignement, avant d’être soumis à une réquisition forcée et de passer quatre mois dans les rangs de l’armée.
Ces faits s’inscrivent dans un contexte plus large de restrictions contre les médias et les journalistes au Burkina Faso. RSF documente depuis plusieurs années des arrestations, des disparitions forcées et des enrôlements de journalistes dans l’armée. En mars 2025, l’organisation avait notamment dénoncé l’interpellation de plusieurs responsables de l’Association des journalistes du Burkina après des critiques sur l’état de la liberté de la presse.
Le cas d’Atiana Serge Oulon paraît davantage saisissant. Le directeur de publication du journal L’Événement, enlevé en juin 2024, a été présenté par les autorités comme ayant été réquisitionné dans l’armée. Une enquête publiée par RSF en mai 2026 affirme cependant qu’il aurait été détenu au secret dans des lieux privés transformés en prisons clandestines à Ouagadougou et soumis à des sévices.
RSF accuse, le gouvernement assume
En réaction à l’enquête de RSF, les autorités burkinabè apportent publiquement leur soutien aux membres de la BIR-C, considérée comme un outil de défense de la souveraineté nationale. Tout en saluant leur travail, le porte-parole du gouvernement, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo a appelé les activistes de la BIR-C à « rester imperturbables ».
En octobre 2025, rapporte l’Agence d’information du Burkina, le capitaine Ibrahim Traoré avait publiquement salué le travail des BIR-C et des Wayiiyans, les félicitant pour leur contribution à la « déconstruction » de ce qu’il qualifiait de mensonges véhiculés par les médias « impérialistes ». Le chef de l’État avait également demandé aux sociétés d’État de se retirer du capital de certains médias étrangers et aux ministères de résilier leurs abonnements à ces médias.
Le gouvernement a poursuivi cette logique en mars 2026. Le ministère de la Communication, le Conseil supérieur de la communication et la Brigade centrale de lutte contre la cybercriminalité,apprend Burkina24 avaient alors organisé une rencontre avec des influenceurs, blogueurs, activistes, tiktokeurs, « Wayiiyans » et membres des BIR-C autour de la responsabilité des acteurs du numérique.
02 lectures opposées d’un même phénomène
Le désaccord entre RSF et les autorités burkinabè porte moins sur l’existence et l’importance des BIR-C dans l’espace numérique que sur la nature de leur rôle.
Pour le gouvernement, ces acteurs participent à la défense de la souveraineté informationnelle du Burkina Faso, notamment face à des récits considérés comme hostiles au pays et à la transition.
Pour RSF, au contraire, le BIR-C constitue un dispositif de propagande et d’intimidation qui s’en prend aux journalistes et aux autres voix critiques. L’organisation estime que les campagnes de harcèlement numérique peuvent contribuer à créer un climat de peur et, dans certains cas, précéder ou accompagner des mesures coercitives contre les personnes ciblées.
Dans son classement mondial de la liberté de la presse 2026, RSF place d’ailleurs le Burkina Faso au 110e rang sur 180 pays, contre le 105e rang en 2025, et souligne la dégradation de l’environnement dans lequel s’exerce le journalisme depuis les coups d’État de 2022.
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