Le professeur Amath N’Diaye (Ph : capture d'écran)
La critique du franc CFA occupe une place centrale dans les débats publics en Afrique de l’Ouest et centrale. Elle est souvent présentée comme un préalable au développement économique. C’est précisément cette équation que le professeur Amath N’Diaye, enseignant-chercheur en économie, a remise en cause lors d’un débat intitulé « Le Sénégal doit-il sortir du franc CFA ? », organisé en mai 2025 par le Laboratoire d’analyse des politiques de développement (LAPD) de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar.
D’emblée, l’universitaire a appelé à « lire l’histoire de manière critique et dialectique », estimant que le débat sur le CFA est trop souvent prisonnier de raccourcis historiques et d’arguments non étayés scientifiquement.
Le CFA et les PMA, une corrélation trompeuse
L’un des arguments les plus répandus associe le franc CFA au sous-développement, en particulier au classement des pays les moins avancés (PMA). Amath N’Diaye en conteste la validité statistique. Sur les 44 PMA recensés dans le monde, 32 se trouvent en Afrique. Or, parmi ces 32 pays africains, seuls 11 appartiennent à la zone CFA.
« Est-ce le CFA qui a fait cela ? », interroge-t-il. Pour l’économiste, cette répartition suffit à invalider l’idée d’un lien mécanique entre appartenance à la zone CFA et sous-développement. Selon lui, aucune étude scientifique sérieuse n’a établi de relation de causalité entre le régime de change et la croissance à long terme des économies africaines.
Il cite à ce titre un travail de recherche mené en 2019 au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), concluant à l’absence de lien significatif entre le régime de change et la performance économique de long terme. « Il faut chercher ailleurs les causes de nos difficultés », insiste-t-il.
Une monnaie africaine, façonnée par des réformes
Face à l’argument selon lequel le franc CFA serait une monnaie imposée et contrôlée de l’extérieur, Amath N’Diaye rappelle les transformations institutionnelles majeures intervenues depuis les indépendances. La réforme de 1973 marque, selon lui, une « rupture » décisive : transfert de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) de Paris vers l’Afrique, nomination du premier gouverneur africain, et africanisation progressive de la gouvernance monétaire.
Il évoque également la réforme de 2019, qui a conduit à la suppression du compte d’opérations et au retrait de la France des instances de décision. Depuis lors, souligne-t-il, la politique monétaire est décidée exclusivement par des responsables africains, parmi lesquels des universitaires et des experts régionaux.
L’économiste met aussi en garde contre une confusion fréquente entre souveraineté monétaire et fabrication des billets. Le droit de battre monnaie, rappelle-t-il, appartient à la BCEAO. Le fait que les billets soient imprimés à l’étranger ne constitue pas une atteinte à la souveraineté, comme le montrent de nombreux pays africains non membres de la zone CFA, dont les monnaies nationales sont également fabriquées hors de leurs frontières.
Des performances macroéconomiques comparatives
Au-delà des considérations institutionnelles, Amath N’Diaye s’appuie sur des indicateurs macroéconomiques pour défendre les performances relatives des pays de la zone CFA. Entre 2010 et 2022, le taux de croissance annuel moyen de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) s’est établi à 4,9 %, un niveau supérieur à celui de la Zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest (ZMAO), qui regroupe notamment le Ghana et le Nigeria, ainsi qu’à la moyenne de l’Afrique subsaharienne.
L’inflation constitue un autre point central de son argumentation. La zone CFA se distingue par une inflation structurellement plus faible que celle observée dans plusieurs pays voisins. Or, rappelle l’économiste, une inflation élevée érode le pouvoir d’achat, freine l’investissement et pénalise la croissance, en particulier dans des sociétés à faibles revenus. « Le premier ennemi d’une monnaie, c’est l’inflation », affirme-t-il, soulignant que l’instabilité monétaire pousse parfois les populations de pays voisins à se réfugier dans le franc CFA.
Sur le plan du crédit, il affirme que les économies de l’UEMOA enregistrent un volume de crédit bancaire supérieur à celui observé dans la ZMAO, contredisant l’idée selon laquelle le CFA briderait le financement de l’économie.
Intégration régionale et autonomie vis-à-vis de la France
Autre axe central de l’intervention : l’intégration économique. Le franc CFA a favorisé, selon Amath N’Diaye, une intégration financière et commerciale avancée en Afrique de l’Ouest. Le commerce intra-régional représente environ 17 % au sein de l’UEMOA, contre près de 10 % pour l’ensemble de la CEDEAO, plaçant la zone parmi les plus intégrées du continent.
Quant à l’influence supposée de la France, l’économiste la juge largement exagérée. Il rappelle que le secteur bancaire sénégalais est aujourd’hui dominé à près de 80 % par des banques africaines et que la création monétaire repose principalement sur le crédit bancaire, non sur les billets. Dans ce contexte, affirme-t-il, Paris ne dispose d’aucun levier réel sur la politique monétaire ou le financement de l’économie.
Les échanges commerciaux illustrent également ce basculement. La France n’est plus qu’un partenaire secondaire, tandis que la Chine s’impose comme premier fournisseur de plusieurs pays de l’UEMOA. Les secteurs stratégiques – pétrole, gaz, mines – sont majoritairement exploités par des groupes non français, notamment chinois ou anglo-saxons.
Enfin, il cite le cas des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui continuent de lever des fonds sur le marché régional de l’UEMOA malgré des tensions diplomatiques avec Paris. « Si la France contrôlait réellement la zone, elle s’y opposerait », conclut-il.
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Luc DAGA
il y a 2 jours