chercheur associé à l'IFRI
En l'espace d'une seule semaine d'offensive, les rebelles du Front de libération de l'Azawad (FLA) et les djihadistes du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM) ont infligé à la junte malienne sa défaite la plus cinglante depuis des années. Kidal, ville symbolique du Nord-Est reconquise en 2023 par l'armée malienne aux côtés des mercenaires russes d'Africa Corps, est tombée sans que ses défenseurs opposent une résistance sérieuse. La base de Tessalit, proche de la frontière algérienne et dotée d'une piste d'atterrissage stratégique, a été abandonnée dans les mêmes conditions. Pire encore, le ministre de la Défense, le général Sadio Camara, principal architecte de la présence russe au Mali, a été tué dans un attentat revendiqué par les djihadistes.
Pour décrypter ces événements et en mesurer la portée, Euronews a interrogé Thierry Vircoulon, chercheur associé au Centre Afrique subsaharienne de l'Institut français des relations internationales (IFRI) et consultant indépendant, spécialiste des conflits et de la gouvernance en Afrique depuis plus de vingt ans. Son analyse est sévère : le partenariat militaire conclu entre Bamako et Moscou révèle aujourd'hui des insuffisances structurelles profondes, qui pourraient coûter au Mali bien plus qu'une ville ou une base.
« La Russie ne connaît pas vraiment le Mali, elle y est mal implantée et elle n'a pas beaucoup de capacités de renseignement. C'est ce que nous avons vu en Afghanistan. Cette guerre ne peut pas être gagnée uniquement par des moyens militaires. »
Le retrait de Kidal ne ressemble pas à une retraite tactique planifiée. Selon Thierry Vircoulon, il s'apparente à une capitulation négociée. « L'équilibre des forces étant clairement en faveur des rebelles, l'armée malienne et le Corps africain ont accepté de battre en retraite au lieu de se battre », explique-t-il. Cette retraite sans combat illustre une tendance que l'analyste observe depuis deux ans : malgré la présence russe, la situation sécuritaire au Mali ne s'est pas améliorée, elle s'est dégradée.
L'attaque coordonnée qui a permis la prise de Kidal révèle en outre une évolution politique majeure sur le terrain.Pour la première fois à cette échelle, les indépendantistes touaregs du FLA et les jihadistes du GSIM, affilié à Al-Qaïda au Sahel, ont uni leurs forces contre un ennemi commun à savoir, la junte de Bamako et ses alliés russes. Les deux camps ont d'ailleurs pris soin de préciser, dans leurs déclarations, que « la Russie n'était pas leur ennemi », laissant ainsi une porte de sortie diplomatique aux mercenaires du Corps africain pour se replier.
Au cœur des faiblesses d'Africa Corps se trouve d'abord une question de masse critique. Le contingent russe déployé au Mali est estimé entre 2 000 et 2 500 hommes. Un effectif que Moscou, au charbon dans la guerre en Ukraine, n'a pas augmenté depuis l'aggravation de la situation sécuritaire malienne, il y a environ deux ans. « Ils sont probablement à la limite de leurs capacités, car il est difficile de mener une guerre sur plusieurs fronts », observe Thierry Vircoulon.
Cette contrainte en termes d'effectifs se double d'une insuffisance capacitaire en matière d'armement projeté. Interrogé sur la capacité de la Russie à déployer des renforts supplémentaires, l'analyste pense que les déclarations du porte-parole du Kremlin promettant que Moscou « continuera à aider le gouvernement actuel » ne convainquent guère. « La question est de savoir si ces paroles seront accompagnées d'actes, c'est-à-dire de nouvelles livraisons d'armes et surtout d'un nouveau déploiement de forces paramilitaires russes, souligne Vircoulon. Sinon, les déclarations des porte-paroles ne signifient pas grand-chose. »
La méconnaissance du Sahel, talon d'Achille russe
Le problème de la Russie au Mali n'est pas seulement quantitatif. Il est fondamentalement géographique et culturel. Le Sahel est un théâtre d'opérations d'une complexité redoutable en raison de l’immensité du territoire, la mobilité extrême des groupes armés, l’imbrication des communautés, les réseaux de renseignement locaux indispensables. Or, estime Thierry Vircoulon, Africa Corps débarque dans cet environnement avec un handicap majeur : une connaissance très superficielle du terrain. « C'est une guérilla dans un pays où la Russie n'est pas vraiment implantée, qu'elle connaît mal et où elle n'a pas beaucoup de capacités de renseignement ».
La comparaison avec l'intervention soviétique en Afghanistan entre 1979 et 1989 s'impose d'elle-même dans l'analyse du chercheur. À l'époque, relate-t-il, la supériorité militaire écrasante de l'URSS avait été progressivement neutralisée par une guérilla locale ultrarapide, parfaitement adaptée à son environnement et aux tactiques d'évitement. D'après le chercheur, le Mali reproduit aujourd'hui une configuration similaire. Les groupes armés contrôlent déjà, selon les estimations de Vircoulon, environ 70 % du territoire national. Ils n'ont pas besoin de gagner une bataille rangée ; il leur suffit de rendre le pays ingouvernable, d'asphyxier économiquement la capitale et d'attendre.
Cette réalité géographique expliquerait aussi pourquoi le recours accru aux frappes aériennes ne suffit pas. Bombarder des zones désertiques ou semi-désertiques sans intelligence locale précise revient à frapper à l'aveugle. Les dommages collatéraux sur les populations civiles, documentés par Amnesty International et Human Rights Watch dans les communautés peule et touaregs, n'ont fait qu'alimenter le ressentiment et grossir les rangs des insurgés.
« Depuis que la situation militaire au Mali s'est détériorée, c'est-à-dire depuis environ deux ans, Moscou n'a pas augmenté sa présence militaire dans ce pays. »
Le front de la propagande
Face à ces revers militaires accumulés, la réponse russe s'est déplacée sur le terrain de l'information. Les médias d'État russes ont présenté la chute de Kidal comme une victoire, affirmant que l’Africa Corps avait « repoussé les djihadistes dans le désert ». Plusieurs pays, dont l'Ukraine, ont été accusés de soutenir les rebelles maliens. « La propagande russe transforme cette défaite en victoire », constate sobrement Thierry Vircoulon. Le procédé est classique, mais il ne change rien à la réalité du terrain.
Ce décalage entre le récit officiel et la situation militaire effective illustre l'une des tensions fondamentales du partenariat russo-malien : Moscou vend à Bamako une image de puissance et d'efficacité que les faits démentent obstinément. La junte malienne, qui a misé politiquement sur ce partenariat au point de rompre avec ses alliés occidentaux et de se brouiller avec la CEDEAO, se retrouve prisonnière de ce choix stratégique sans filet de sécurité.
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