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Flux financiers illicites : des milliards de FCFA entre le Bénin et le Nigéria

Flux financiers illicites : des milliards de FCFA entre le Bénin et le Nigéria

Entre le Bénin et le Nigéria, circulent d’importantes sommes d’argent. Ces montants passent souvent sous les radars de suivi des flux financiers. Enquête sur des moyens de transfert d’argent aux conséquences néfastes sur l’économie et constituant une menace pour la sécurité dans un contexte d’expansion de l’activité des groupes armés terroristes.

Entre le Bénin et le Nigéria, circulent d’importantes sommes d’argent. Ces montants passent souvent sous les radars de suivi des flux financiers. Enquête sur des moyens de transfert d’argent aux conséquences néfastes sur l’économie et constituant une menace pour la sécurité dans un contexte d’expansion de l’activité des groupes armés terroristes.

Image d'une cabine de transfert d'argent à la frontière

Image d'une cabine de transfert d'argent à la frontière

Sèmè-Kraké, frontière entre le Bénin et le Nigéria. Sur environ un kilomètre, avant le poste de police, côté béninois, se trouvent de part et d’autre de la chaussée, des cambistes opérant dans l’informel. Assis derrière des tables à couleur dominante jaune disposées à l’air libre ou dans des boutiques, certains sont prompts à proposer leur service aux passants. « Mon frère, c’est change ?», lancent-ils, agitant des liasses de billets de naira et de francs CFA, aux piétons qui passent.

 

Hommes comme femmes, ces cambistes ne font pas que le change informel de devises. Ils font circuler l’argent de part et d’autre de la frontière bénino-nigériane par des systèmes parallèles de transfert de fonds. 

 

Le système de transfert de fonds entre Cotonou et Lagos mis en place par ces acteurs est bien rodé. Il emprunte, parfois, des canaux formels locaux donnant une apparence de légalité. « On fait Bénin contre Bénin et Nigéria contre Nigéria », a confié une jeune femme, employée d’une structure informelle de transfert de fonds sise à Sèmè-Kraké. Ce mécanisme consiste à utiliser les moyens formels de transfert au Bénin pour des transactions à destination du Bénin et faire idem quand il s’agit d’un transfert à destination du Nigéria.  

 

Victoire, une apprentie couturière à Ouidah qui envoie régulièrement de l’argent à ses parents au Nigéria via ce système, dévoile un pan du fonctionnement de ce mode de transfert. Pour ses transactions, révèle-t-elle dans un entretien dans le cadre de cette enquête, elle se rend juste dans un guichet mobile money. Elle effectue le dépôt sur le compte mobile money d’un cambiste prénommé Mesmin et opérant à Porto-Novo, capitale du Bénin, qu’elle connaît depuis toute petite. Après, elle informe le cambiste, capture d’écran à l’appui. L’homme prend le relais de la transaction. 

 

L’apprentie couturière sait juste que le cambiste transfèrera l’argent à ses parents depuis son téléphone. Mais ne sait rien du mécanisme. Lors des investigations, il a été découvert que le transfert se fera via une opération bancaire en ligne, depuis un compte au Nigéria vers un autre dans le même pays. Les opérations se font aussi dans les agences de banque au Nigéria. 

 

Revendeur d’appareils électroménagers et électroniques, Cyprien tient une boutique à Sèmè, commune du sud-est Bénin, frontalière du Nigéria. Le jeune commerçant qui dépense régulièrement trois à quatre millions de nairas, soit environ un million cinq cent mille FCFA, pour ses achats au Nigéria évite de transporter les espèces. Il a recours au même procédé pour transférer de l’argent sur le compte bancaire nigérian de sa sœur dont il se sert pour régler ses fournisseurs. 

 

Dépôt bancaire contre cash 

 

L’argent, bien de fois, change de mains sans vraiment être en mouvement. Pour l’envoi d’argent à sa famille depuis Port Harcourt, au Nigéria, où il a émigré il y a une dizaine d’années, Gilbert a recours à un moyen de transfert de fonds parallèle. Au cœur du système, un opérateur qu’il n’a jamais vu et qui lui a été recommandé par un ami.

 

« Il est à Abuja. Mon ami qui nous a mis en contact est déjà parti dans ses bureaux et m’a dit que c’est un grand service. Il a beaucoup d’employés parce qu’il fait la même opération vers de nombreux pays en Afrique, aux Etats-Unis et en Europe », affirme Gilbert dans un entretien réalisé fin mai 2025.   

 

Le jeune émigré confie que pour envoyer l’argent, « c’est simple ». Il lui suffit de faire un dépôt sur le compte bancaire de l’opérateur à Abuja et de lui envoyer la preuve de l’opération ainsi que le numéro du destinataire du transfert au Bénin. Une fois certain du dépôt, l’opérateur ordonne à un contact à Dantokpa, le grand marché international à Cotonou, de remettre, en espèces, l’équivalent en franc CFA.

 

Valère, un jeune informaticien, confirme avoir reçu, à plusieurs reprises, un transfert d’argent émis depuis le Nigéria auprès d’un intermédiaire au marché Dantokpa. Le numéro de l’intermédiaire lui est communiqué par l’expéditeur. Quelques fois, a-t-il confié, le montant à recevoir lui a été déposé sur son compte mobile money par l’opérateur du marché Dantokpa. 

 

Les utilisateurs avancent diverses raisons pour expliquer le recours aux canaux informels : proximité - souvent présents sur les marchés ou à domicile-, rapidité, accessibilité géographique, et surtout coût.

 

A l’échelle mondiale, le coût moyen de transfert d’argent au premier trimestre de 2025 est de 6,49 % du montant envoyé, selon la Banque Mondiale. L’institution de Bretton Woods juge ce coût encore élevé. « Une réduction des prix d’au moins 5 points de pourcentage peut permettre d’économiser jusqu’à 16 milliards de dollars par an », estime la Banque mondiale.  

 

La réglementation, perçue comme contraignante, est aussi un motif pour lequel certains choisissent les moyens parallèles pour les transferts de fonds. Les transferts d’argent via ces moyens parallèles sont peu contraignants. Pas besoin d’avoir un document d’identité pour faire un transfert. 

 

Victoire, l’apprentie couturière, ne se rappelle pas avoir fourni une seule fois une pièce d’identité lors de ses transactions. Au guichet mobile money, elle ne donne que le numéro de Mesmin, le cambiste qu’elle sollicite. 

 

Interrogé à propos de l’identification des expéditeurs, Ousmane*, cambiste ambulant opérant à Malanville au Bénin, et dans plusieurs localités nigérianes, confie ne pas collecter d’informations dans ce sens. « Ce n’est pas trop important », juge-t-il. 

 

Pourtant le défaut de collecte d’informations pour l’identification des auteurs de transactions dans les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) viole les dispositions en vigueur. Il est notamment contraire à l’instruction n°003-03-2025 du 18 mars 2025 de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Cette instruction vise à lutter contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.

 

Les transactions via ces canaux informels de transfert d’argent ne sont pas non plus plafonnées. « Tu peux envoyer ce que tu veux. Cinq millions, dix millions FCFA », a fait savoir Mesmin qui opère à Porto-Novo, la capitale béninoise. 

 

Des milliards de francs CFA hors contrôle 

 

Une partie de l’argent qui traverse les frontières via les opérateurs informels de transfert de fonds et les transports physiques de devises souvent de petites sommes, alimente le commerce informel transfrontalier. Très développé entre le Bénin et le Nigéria, le commerce informel, facilité par la porosité des frontières et la corruption, pèse des centaines de milliards FCFA par an. L’Institut national de la statistique et de la démographie (INStaD), dans son rapport final sur l’Enquête sur le commerce extérieur non enregistré au Bénin publié en mars 2024, a identifié 211 points de passage (voies frauduleuses).

 

Selon les résultats de cette enquête, en 2023, les importations informelles en provenance du Nigéria sont estimées à 935,6 milliards de FCFA. Sur la même période, l’estimation des exportations est de 608,2 milliards de FCFA. 

« Les flux financiers relatifs à ces échanges se font par l’intermédiaire du marché parallèle de change », révèle une étude de la Direction générale des affaires économiques (DGAE) du ministère de l’économie et des finances. 

 

Ces flux informels, selon Gilles Féliho, expert en droit des affaires et auteur de l’ouvrage « Le Blanchiment en liberté », contournent systématiquement les banques centrales, exacerbant la volatilité des devises.

 

L’écart entre le taux de change officiel et celui pratiqué sur le marché parallèle du naira nigérian, pouvant aller jusqu’à 30 %, crée une prime d’arbitrage qui draine d’importantes ressources hors des circuits formels, souligne l’expert béninois. 

 

Quel est le montant qui échappe ainsi au contrôle des autorités ? L’expert Gilles Féliho, sur la base de données partielles et de travaux de terrain, situe ce montant entre 700 et 950 milliards FCFA, par an. 

 

Ces importantes sommes d’argent qui circulent via les canaux informels de transfert génèrent des bénéfices pour les acteurs. Pour chaque transfert de fonds, les opérateurs informels collectent une commission contenue dans le taux de change. Cette commission varie en fonction du montant à transférer. 

 

A en croire les explications de Ousmane, le cambiste ambulant opérant à Malanville et dans plusieurs localités nigérianes, plus le montant à transférer est élevé, plus bas est le taux de change appliqué par l’opérateur. « Pour celui qui veut faire un transfert de 20 millions FCFA par exemple, si la monnaie (la devise, ndlr) est à 2740 (1000 FCFA pour 2740 nairas, ndlr), on peut lui faire ça à 2730 (soit 0,36% du montant à envoyer comme frais). Pour celui qui veut faire un million FCFA, on peut lui faire ça jusqu’à 2710 (soit 1,1% du montant à envoyer comme frais », explique-t-il. 

 

D’un opérateur à un autre, la commission prélevée est également différente. « On n’a pas tous payé la monnaie (la devise, ndlr) au même prix », justifie le cambiste ambulant. 

 

Les bénéfices faits par les acteurs informels de transfert d’argent peuvent être considérables. Ousmane qui n’est vraiment actif que les trois derniers jours de la semaine confie que pendant les périodes de vaches grasses, ses bénéfices en un week-end peuvent aller jusqu’à 40 millions de nairas, soit environ 15 millions FCFA. 

 

« PIB transfrontalier fantôme »

 

L’utilisation de ces canaux informels représente un défi majeur pour l'analyse économique traditionnelle, fait savoir Dr Boris Houénou, économiste béninois. « Ces opérations créent ce que nous pourrions appeler un "PIB transfrontalier fantôme" – une activité économique réelle mais statistiquement invisible », souligne-t-il. 

 

Ces recours aux canaux informels de transfert d’argent entre le Bénin et le Nigéria créent également un manque à gagner pour les Etats. « Une activité que l’Etat ne peut pas retracer, il ne peut pas la taxer », souligne le statisticien-économiste Placide Ezin. 

 

Les banques et structures financières actives dans le secteur sont également impactées. « L’activité informelle entraîne une diminution du nombre d’usagers des services formels », confie Flavien, un employé d’une agence formelle de transfert d’argent sise à Abomey-Calavi. Le jeune homme confie que depuis deux ans qu’il officie dans l’agence, il n’a point traité une transaction en provenance ou à destination du Nigeria. 

 

Le système informel de transfert d’argent rogne notamment la part de marché des banques et structures financières formellement établies, en détournant une partie des usagers. Contactée pour une estimation du manque à gagner pour les banques et établissements financiers, l’Association professionnelle des banques et établissements financiers du Bénin (APBEF-Bénin) n’a pas donné suite au questionnaire soumis. Un mail adressé à l’Association des directeurs de banques du Nigeria (BDAN) est également resté lettre morte. 

 

Les transferts informels perturbent la conduite de la politique monétaire dans les pays qui en ont une, souligne Dr Boris Houénou, économiste béninois. Ils affectent la transmission des politiques monétaires nationales en créant des canaux de liquidité non contrôlés. « Quand la Banque Centrale du Nigeria resserre sa politique monétaire, une partie de la liquidité peut "fuir" vers le Bénin via ces circuits informels, réduisant l'efficacité des mesures monétaires. Ensuite, ces flux contribuent à la formation de taux de change parallèles », détaille l’économiste béninois.

 

Porte ouverte pour les criminels

 

Les conséquences de l’utilisation de ces moyens parallèles de transfert de fonds ne sont pas qu’économiques. Les enquêtes ont révélé un lien entre les transferts d’argent par des canaux informels et l’expansion des activités des groupes armés. 

 

Les transferts de fonds par les circuits informels alimentent, entre autres, le commerce illicite de carburant. Selon les données du commerce extérieur non enregistré au Bénin, le commerce informel de carburant représente avec celui des lubrifiants plus de 80% des importations informelles du Bénin depuis le Nigeria en 2023. Ce carburant constitue la première source de satisfaction des besoins des populations. 

 

Un rapport de l’Institut d’études de sécurité (ISS) datant de juin 2023 souligne qu’une partie du carburant de contrebande se retrouve dans les réservoirs des moyens de déplacement des groupes armés terroristes. Le 26 mai 2025, un conducteur de taxi-moto jugé à la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET) pour « appartenance à un groupe terroriste » a révélé comment il approvisionnait les groupes terroristes en carburant contre de l’argent. 

 

Gilles Féliho, expert en droit des affaires et auteur de l’ouvrage « Le Blanchiment en liberté », révèle que ces circuits informels de transfert d’argent jouent un rôle dans le financement logistique des groupes extrémistes opérant au nord du Bénin. S’appuyant sur des témoignages recueillis auprès d’acteurs locaux et de responsables sécuritaires, il explique que « ces opérateurs informels, souvent munis de simples téléphones et de petites sommes en espèces, facilitent discrètement la conversion de naira en franc CFA ».

 

Ousmane, le cambiste informel opérant à Malanville et plusieurs localités du Nigeria, confirme cette pratique. « Il y a des gens qui travaillent avec les terroristes et qui font aussi le change », confie-t-il. Ces collaborateurs, explique-t-il, sont souvent identifiables par leur attitude. « Quand ils viennent avec le naira au marché, peu importe le taux qui leur est proposé, ils vendent la monnaie. Leur problème, croit-il savoir, c’est juste avoir le FCFA ».

 

L’analyste financier Placide Ezin souligne à ce sujet que les terroristes sont en quête de moyens pour faire bouger de l’argent. « Dans leur schéma d’organisation, il y a toujours ce détail-là (les transactions financières, ndlr) », relève-t-il, avant d’alerter sur le risque que représente la facilité d’accès aux canaux informels de transfert d’argent. « Un terroriste qui veut utiliser ce système-là, je ne vois pas en quoi c’est compliqué pour lui », fait-il observer. 

 

L’activité de change de devises, menée par les acteurs informels de transfert d’argent, constate le Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest (GIABA) dans un rapport d’août 2020, « est un moyen très efficace de déguiser la véritable origine des produits illégaux et de les réintégrer dans le système financier légal ». 

 

Urgence d’une intervention

 

Le transfert d’argent est une activité réglementée par les banques centrales. Dans l’espace UEMOA, l’activité est régie par Règlement n° 09/2023/CM/UEMOA de la BCEAO. Les cambistes informels mènent leur activité en dehors de cette réglementation sans grande inquiétude. L’activité est tolérée tant au Bénin qu’au Nigeria.

 

Dans son rapport sur la typologie de blanchiment de capitaux et financement du terrorisme à travers les prestataires de services de change informel et illégal en Afrique de l’Ouest d’août 2020, le GIABA a noté que le contrôle et la surveillance de ces bureaux posent des problèmes majeurs.

 

« Les organes de surveillance eux-mêmes ont fait preuve, jusqu’à récemment, d’une capacité et d’une volonté limitées de superviser et d’appliquer la batterie de cadres juridiques régissant le secteur. L’absence ou la coordination limitée entre les organismes d’enquête eux-mêmes est préoccupante », relève le GIABA dans ledit rapport. 

 

Au Bénin, le contrôle et la supervision de l’activité relèvent de la compétence de la BCEAO, à travers la commission bancaire de l’UMOA, et du ministère des Finances. Contacté dans le cadre de cette investigation pour comprendre pourquoi l’activité des cambistes informels est tolérée, le ministère béninois de l’Economie et des Finances nous a renvoyé vers la BCEAO. « Il faudra vous rapprocher de la BCEAO qui a le lead à ce sujet », a fait savoir le point focal communication du ministère. Un mail adressé à la BCEAO est resté sans suite. 

 

« La BCEAO est au courant de l’activité des cambistes informels mais estime que les actions à mener contre relèvent de la responsabilité de l’Etat », a confié, sous anonymat, un cadre de la Banque centrale. S’agissant des responsabilités de l’Etat du Bénin, il assure que « les gouvernants ne restent pas les bras croisés face à cela ». 

 

Une publication sur le site du Trésor public du Bénin datant de 2022 informe qu’une campagne de sensibilisation a été organisée en septembre de cette année à l’endroit des cambistes informels dans les localités de Ouèssè, Kilibo, Savè, Kétou, Ilara, Ifangni et Igolo. Avant ces localités, une campagne similaire a été organisée à Cotonou, Sèmè-Kraké et Porto-Novo. 

 

A l’occasion, renseigne la publication, « le contexte particulier du terrorisme qui sévit actuellement dans le pays » a été présenté aux cambistes, de même que « les risques liés à l’exercice informel de l’activité ». Les cambistes ont été invités « à accomplir sans délai les formalités requises pour devenir un agréé et exercer le change manuel dans la légalité ». 

 

Trois ans après ces campagnes, difficile de dire quel a été l’impact. Mais l’activité informelle n’a pas disparu. Alors que les actes terroristes se multiplient dans la région, l’analyste financier Placide Ezin juge qu’il est nécessaire que les Etats se penchent sur ces moyens parallèles de transferts d’argent. Car, souligne-t-il, « sans l’argent, les terroristes ne peuvent pas financer leurs activités ».

 

*Ousmane est un nom d’emprunt pour raison de sécurité. Pour les mêmes motifs sécuritaires, les noms de famille des acteurs informels de transfert d’argent et utilisateurs interviewés dans le cadre de cette enquête n’ont pas été révélés. 

 

 

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