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Franc CFA: et si on sortait de la distraction pour poser les vraies questions ?

Franc CFA: et si on sortait de la distraction pour poser les vraies questions ?

Dans un article précédent nous avons expliqué les mécanismes qui régissent le franc CFA. Dans ce texte, nous allons nous attacher à démonter les mythes qui entourent cette monnaie, les contre-vérités qui sont colportées à son propos, mais surtout évoquer les possibles pistes d’évolution.

Dans un article précédent nous avons expliqué les mécanismes qui régissent le franc CFA. Dans ce texte, nous allons nous attacher à démonter les mythes qui entourent cette monnaie, les contre-vérités qui sont colportées à son propos, mais surtout évoquer les possibles pistes d’évolution.

Aaron Akinocho, journaliste économique, spécialiste sur les questions de développement

Aaron Akinocho, journaliste économique, spécialiste sur les questions de développement

Le principal danger sur le franc CFA tel qu’il se mène actuellement est qu’il se nourrit de fantasmes et de contre-vérités et distrait le citoyen de sujets qui devraient être débattus sur la place publique.

 

Ainsi par exemple, on s’attache à un aspect comme l’impression des billets qui se fait à Chamalières par la banque de France. Cette situation traduirait une absence de souveraineté. Mais alors, en quoi le cedi ghanéen, imprimé au royaume uni par la firme De La Rue, serait-il plus souverain?

 

Cette firme privée imprime la livre britannique, le dollar fidjien, celui des barbades ou encore le riyal qatari. Ces pays sont-ils moins souverains?

 

Une petite recherche permet de constater qu’à part les grandes nations qui disposent elles-mêmes de leur presse à billet, les petits Etats préfèrent sous-traiter auprès d’entreprises disposant de l’expertise nécessaire pour fabriquer des billets difficiles à contrefaire.

 

Une autre chimère est relative au compte des opérations, sorte de caisse noire où le cacao et le coton africain iraient enrichir la France. Cet argument non plus, ne tient pas face aux faits.

 

Le PIB cumulé de la zone UEMOA était de 295 milliards $ en 2023. Celui de la France était de 2779 milliards $ en 2022. Il faut plus que la production de la zone CFA pour entretenir l’hexagone.

 

La vérité est qu’il était plus facile de mutualiser les réserves de changes dans un seul compte pour un meilleur suivi. On serait tenté de demander pourquoi ce compte serait à la banque de France?

 

Dans le cas de l’UEMOA, il n’y est plus. Depuis 2020, le compte a été clos auprès de la banque de France. Le fameux “trésor des pays africains” a été placé sur les marchés internationaux et auprès d’autres correspondants.  Qu’est-ce qui a changé depuis dans l’absolu?

 

L’autre argument souverainiste serait la présence de représentants de la France au conseil d’administration de nos banques centrales. Etant donné les rapports entre ces banques et l’hexagone, notamment sur la garantie de la convertibilité et la mutualisation des réserves,  il n’y a rien d’étonnant à ce que Paris ait un ou des représentants au conseil. Dans le cas de la mise en place d’un panier de devises ou de relations privilégiées avec un autre Etat, celui-ci aura également des représentants au conseil d’administration de nos banques centrales.

 

Il y aurait eu un souci, si ces représentants avaient un droit de véto sur certaines décisions. Mais ce n’est pas le cas. D’ailleurs, la France a retiré ses représentants du CA depuis 2020 et la banque continue de jouer son rôle. Comme pour le compte des opérations, cet argument est également caduc.

 

La difficulté des questions essentielles

 

Ces aspects ne sont pas privilégiés par les souverainistes autoproclamés par hasard. Ils ont le potentiel  d’exciter les foules, certes,  mais ils éloignent du cœur du débat.

 

Celui-ci repose sur les questions suivantes:

Voulons-nous continuer dans une union monétaire? L’après-CFA, si jamais il arrive, devrait-il voir nos pays chacun avec leur propre monnaie?

Que devons-nous attendre de nos banques, centrales et commerciales?

Comment ces institutions peuvent mieux jouer leur rôle, à savoir financer l’économie et accompagner le développement?

Comment renforcer le commerce intra-régional afin de développer ces superbes marchés sous-régionaux que sont l’Uemoa et la Cemac?

Comment financer le développement?

Comment bancariser le plus de citoyens possibles?

Comment les banques peuvent-elles améliorer leur KYC?

La maîtrise de l’inflation doit-elle constituer l’alpha et l’oméga de nos politiques monétaires?

 

Sur ces sujets, les africains devraient avoir des interrogations légitimes. Et pourtant, toutes ces questions sont laissées de côté alors qu’elles portent en elles les germes de ce développement que nous appelons tous de nos vœux.

 

Le CFA n’est pas une monnaie parfaite. Une telle monnaie n’existe pas. Mais le CFA n’est pas le frein au développement de nos pays.

 

Le Ghana et la Côte d’Ivoire affichent des PIB presque similaires. Si la monnaie était un facteur limitant, Abidjan aurait été bien loin derrière Accra.  J’ai pour habitude de dire que le meilleur défenseur du franc CFA est une personnalité qu’on ne pourrait pas suspecter de sympathies francophiles. Thomas Sankara est parvenu à amener le Burkina Faso à l’autosuffisance alimentaire en 4 ans de pouvoir, sans sortir du fameux franc CFA que certains décrient.

 

FCFA: sortir de la facilité et des biais

 

Un des grands biais de la pensée consiste à chercher une solution unique à des problèmes complexes. Cet exercice de simplification ici  consiste à faire croire qu’il suffirait de se retirer de la monnaie unique pour régler tous nos problèmes. C’est le laïus des démagogues de tous bords. Il permet de soustraire les véritables enjeux au débat public et de désigner un bouc émissaire. Sortir du CFA est la promesse de tous les opposants sans idées et en quête de programme. Une fois le pouvoir conquis, personne n’en sort jamais.

 

Un ami du monde de la finance faisait récemment remarquer de façon très pertinente que les pays de l’Alliance des Etats du Sahel  (Niger, Burkina Faso, Mali) ont fait un tapage de leur retrait de la CEDEAO, mais n’ont rien dit d’une sortie de l’UEMOA. Quant au nouveau pouvoir sénégalais, il a déjà commencé à nuancer son discours et on attend toujours l’annonce officielle de son départ de la monnaie commune.

 

Pour savoir pourquoi personne ne se retire du CFA, il faut comprendre que c’est aller contre la marche du monde. Il est difficile aujourd’hui pour de grands Etats du passé comme la Grande-Bretagne de peser seules sur les affaires planétaires. Le 21ème siècle est celui des grands blocs et des Etats-continents.

 

Dans ce contexte, malheur à ceux qui seront seuls.

 

L’auteur :

Aaron Akinocho est journaliste économique, spécialiste sur les questions de développement

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