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Commerce illicite de produits abortifs au Bénin : enquête sur un trafic aux mille visages

Commerce illicite de produits abortifs au Bénin : enquête sur un trafic aux mille visages

Au Bénin, un marché noir de produits abortifs prospère dans l'ombre malgré l’élargissement du cadre légal sur l’IVG. Les commerçants multiplient les stratagèmes pour tromper la vigilance des forces de l'ordre et contourner la loi. Enquête sur un commerce clandestin aux mille visages qui met la vie des femmes en péril.

Au Bénin, un marché noir de produits abortifs prospère dans l'ombre malgré l’élargissement du cadre légal sur l’IVG. Les commerçants multiplient les stratagèmes pour tromper la vigilance des forces de l'ordre et contourner la loi. Enquête sur un commerce clandestin aux mille visages qui met la vie des femmes en péril.

Ganhi, zone de l'église catholique Notre dame à Cotonou

Ganhi, zone de l'église catholique Notre dame à Cotonou

Sena a 19 ans en août 2025 lorsqu'elle se retrouve face à une grossesse non désirée. Comme beaucoup de jeunes femmes dans sa situation, elle ne se tourne pas vers une structure médicale agréée. C'est une amie qui lui parle d'un vendeur, discret, opérant en plein cœur de Cotonou. Elle prend son numéro, le joint. « Je l'ai appelé et il m'a vendu le médicament à 4 500 francs dans le temps », nous confie-t-elle.

 

Pour comprendre le fonctionnement de ce commerce, le reporter de Banouto obtient à son tour le contact du commerçant chez Sena. Le mardi 10 juin 2026, aux environs de 22h, nous le composons. « Je suis désolé de l'heure tardive à laquelle je vous appelle. Je sais qu'il se fait tard mais je ne peux pas dormir sans vous appeler. J'ai ma copine qui est enceinte et je voudrais lui faire avorter », lui confions-nous.

 

À l'autre bout du fil, le commerçant mord à l'hameçon sans hésiter. « D'accord, pas de soucis », répond-il. « J'espère que le produit est disponible », insistons-nous pour en avoir le cœur net. « Oui, tout ce que vous voulez est disponible », assure-t-il, laconique et sûr de lui.

 

Le lendemain matin, à 6h36 très exactement, c'est le commerçant qui rappelle, mais avec un numéro différent de celui utilisé la veille. Un détail révélateur des précautions qu'il prend pour brouiller les pistes. « Je suis déjà en ville à Ganhi », nous annonce-t-il avant de nous convier à un carrefour non loin de l'église catholique Notre-Dame.

 

Nous nous y rendons vers 15h. L'homme est là, ponctuel. Il tient en main un sac des plus ordinaires, en apparence identique à celui de n'importe quel passant. Rien, absolument rien dans son attitude ni dans son accoutrement, ne laisse deviner ce qu'il dissimule. Le vendeur occupe ce carrefour de 8h à 17h, avec la régularité d'un commerçant qui respecte ses horaires. Il est prolixe une fois la confiance établie. En dehors des produits abortifs, il confie vendre également des médicaments aphrodisiaques, tous aussi illicites.

 

Un marché aux mille visages

 

Ce commerçant n'est pas un cas isolé. Il est le visage d'un marché tentaculaire qui a su s'adapter aux époques et aux moyens de communication disponibles. Sur le terrain comme dans l'espace numérique, ce commerce prend des formes multiples, toutes conçues pour échapper aux radars des autorités.

 

À Godomey, l'un des quartiers les plus populeux de la commune d'Abomey-Calavi, au sud du Bénin, une vendeuse opère devant une maison, à même la rue. Mais contrairement au commerçant rencontré à Gandhi, elle ne travaille pas en plein jour. Son commerce commence à 20h. Devant cette maison aux abords du tronçon Carrefour Boulangerie Saint-Daniel – Clinique Biosso, elle expose dans une boîte transparente des produits d'hygiène bucco-dentaire : pâtes dentifrice et brosses à dents.

 

Lors de notre visite, elle se montre d'abord méfiante lorsque nous l'interrogeons sur un médicament qu'elle vend, selon nos informations. « Je ne vends pas ces genres de produits », nous répond-elle dans un premier temps. Lorsque nous lui laissons entendre que nous sommes déjà venus nous approvisionner en médicament abortif chez elle, cette femme d'âge mûr finit par reconnaître qu'elle en vendait, mais qu'elle a arrêté depuis quelque temps. Interrogée sur les raisons de cet arrêt, elle explique avoir appris que le médicament  était détourné de son indication principale à des fins d'interruption de grossesse.

 

Nous nous éloignons de son étalage et l'observons de loin. De 21h12 à 23h05, heure à laquelle elle quitte les lieux, plus d'une dizaine de silhouettes relativement jeunes sont venues se procurer des produits auprès d'elle. De notre position, nous n'avons pu déterminer la nature de ces achats. Nous avons néanmoins remarqué que pour servir certains clients, la vendeuse se retirait dans un recoin en forme de couloir situé derrière son emplacement, avant de revenir avec des produits qu'elle dissimulait sous son pagne.

 

Le commerce de l’IVG sur les réseaux sociaux 

 

L'espace numérique est devenu, lui aussi, un terrain fertile pour ces vendeurs. Sur TikTok, des comptes aux noms explicites comme « Avortement 2290 » proposent ouvertement des médicaments abortifs. Le 14 juillet 2025, le Centre national d'investigations numériques (CNIN) a annoncé sur sa page Facebook avoir interpellé les auteurs d'un tel compte.

 

Selon la cellule spécialisée, « le créateur du compte et ses complices, sans aucune qualification médicale ou compétence pharmaceutique, proposaient des médicaments abortifs sur le réseau social TikTok ». Des faux médicaments ont été retrouvés à leurs domiciles lors des perquisitions. Les mis en cause ont été confiés à la justice.

 

Mais cette arrestation n'a pas mis fin au phénomène. Au moment de notre enquête, d'autres comptes sont encore actifs.

 

Nous avons contacté le propriétaire de l'un de ces comptes dans notre enquête. La discussion s'engage rapidement. « Nous sommes disponibles pour tous vos interruptions volontaires (avortement médicamenteux) », répond notre interlocuteur dès les premières lignes, lorsque nous lui laissons entendre que nous voulons ses services pour interrompre une grossesse de trois semaines.

 

« Dans ce cas il vous faudra une boîte du médicament (…) C'est à 13 000 francs », répond notre interlocuteur. La livraison à domicile est proposée pour le lendemain matin. « Une fois livré, je vous enverrai la méthode d'utilisation », précise le vendeur.

 

La négociation est possible. Lorsque nous avançons ne disposer que de 10 000 francs, notre interlocuteur consent à revoir le prix à la baisse. « Je vous laisse à 10 000 et livraison 1 000 francs. » L'opérateur est basé à Pahou, dans la commune de Ouidah. « Nous sommes à Pahou mais toutes les commandes sont chez le livreur. Donc le livreur sera en ville pour la livraison. Une fois que vous serez prêt, vous me le dites et il viendra », indique notre interlocuteur sur WhatsApp.

 

Toujours sur TikTok, un autre compte a publié des dizaines de vidéos générées par intelligence artificielle. Sur ces vidéos, l'image animée d'un vieillard imaginaire invite les personnes en quête de produits abortifs à contacter un numéro sur lequel on lit bien le préfixe 229.

 

Sur Facebook également, des pages pratiquent le même type de commerce. Contactée via Messenger, l'une de ces pages oriente immédiatement la conversation vers WhatsApp après avoir demandé le pays de résidence et la durée de la grossesse. Sur WhatsApp, le ton est celui d'un service clientèle bien huilé. « J'espère que vous êtes prêt pour avoir les astuces qu'il faut afin que votre copine soit libre », nous dit notre interlocuteur, avant de préciser : « J'espère que vous savez que l'avortement n'est pas gratuit. »

 

De graves conséquences sanitaires 

Derrière ces échanges feutrés et ces livraisons à domicile se cachent des réalités sanitaires. Les témoignages recueillis dans le cadre de cette enquête montrent que le recours à ces produits hors encadrement médical peut avoir des conséquences graves sur la santé des femmes.

 

Adja, 20 ans, au teint noir, est une travailleuse du sexe que nous avons rencontrée dans la zone du CEG Godomey le mardi 9 juin 2026. Elle a été témoin directe de ce que ces produits peuvent faire au corps humain. Elle raconte comment l'une de ses amies, également travailleuse du sexe, s'est retrouvée enceinte d'un client devenu petit ami. Les faits remontent au deuxième trimestre de l'année 2024.

 

La jeune femme a décidé d'interrompre sa grossesse parce que la relation battait de l'aile, selon les confidences d'Adja. « Elle ne voulait pas aller à l'hôpital. Elle ne voulait pas que ça se sache », confie Adja.

 

Les deux amies se rendent ensemble à quelques encablures du cimetière PK 14 de Godomey, chez une vendeuse de tisanes. « Sur TikTok, on avait déjà suivi des vidéos d'astuces d'avortement à domicile. Arrivées là-bas, nous lui avons expliqué ce dont il s'agissait et elle nous a vendu cela », conte Adja.

 

Elles prennent ensuite une chambre dans un motel. Là, dans l'intimité de la pièce, la jeune femme ingère la tisane, accompagnée d'autres produits, comme prescrit par la vendeuse. Environ trente minutes plus tard, les douleurs commencent. « C'était atroce », témoigne Adja. Des saignements abondants suivent. Les jours d'après, son amie tombe dans un état d'anémie sévère, à bout de forces. Elle finit par se rendre à l'hôpital. Le diagnostic tombe : il faut procéder à un curetage utérin.

 

Dr Djotolé Arnette Fiogbé, gynécologue obstétricienne, a déjà reçu en urgence plusieurs patientes pour des complications suite à la prise de produits abortifs issus du marché noir. « La majorité de ces complications, c'est essentiellement les infections [...] Il y a également quelques cas d'hémorragies de grande abondance, surtout lorsque ces patientes ont ingéré des potions de plantes », apprend la professionnelles de la santé. Ces hémorragies, prévient-elle, conduisent « même au décès de la patiente si rien n'est fait dans l'urgence et dans l'immédiat ».

 

Dans le cas de l'amie d'Adja, les revers de la prise des produits abortifs se sont manifestés à court terme. Mais ce n'est pas toujours le cas. Il arrive que les séquelles de l'avortement se manifestent à long terme, selon les explications de Dr Djotolé Arnette Fiogbé. « Lorsqu'il y a une lésion utérine non traitée, cela peut progressivement entraîner des infections qui peuvent par la suite être à l'origine d'une infertilité chez la patiente », explicite la médecin spécialiste de la santé sexuelle et reproductive de la femme.

 

La prise de faux médicaments et de tisanes abortives sans la surveillance médicale requise, expose la gynécologue, « peut également causer des infections qui peuvent survenir du fait qu'il y ait un liquide qui a stagné dans l'utérus de la patiente. Il y a également le risque d'une évacuation incomplète en fonction du type de grossesse que la patiente a ».

 

Pour limiter les risques sanitaires, Dr Djotolé Arnette Fiogbé recommande aux femmes en âge de procréer d'utiliser une méthode contraceptive lorsqu'elles savent qu'elles ne sont pas prêtes à mener une grossesse.

 

Pour celles qui contractent une grossesse non désirée, la gynécologue-obstétricienne rappelle « qu'aujourd'hui, avec la loi sur la santé sexuelle et reproductive, toute femme désireuse d'interrompre une grossesse de façon sécurisée peut s'adresser au centre de santé de sa localité pour suivre gratuitement la procédure ». 

 

Un commerce proscrit

 

Depuis la loi n°2021-12 du 20 décembre 2021 modifiant la loi de 2003 relative à la santé sexuelle et reproductive, le Bénin a élargi les conditions légales de l'interruption volontaire de grossesse. L'IVG est désormais autorisée non seulement lorsque la vie de la femme est en danger, mais aussi en cas de viol, d'inceste, de malformation grave du fœtus, ou lorsque la grossesse est susceptible d'engendrer une situation de détresse matérielle, éducationnelle, professionnelle ou morale. 

 

Cette disposition, encadrée par un délai de douze semaines d'aménorrhée, représente une avancée significative. Elle témoigne de la volonté du législateur d'éviter le décès de nombreuses candidates à l'IVG. «Cette mesure vient soulager les peines de nombreuses femmes qui, face à la détresse d'une grossesse non désirée, se trouvent obligées de mettre leur vie en jeu par des pratiques d'interruption de grossesse dans des conditions non sécurisées», avait déclaré le ministre de la Santé Benjamin Hounkpatin en octobre 2021, lors d'un point de presse consécutif au vote de la loi. 

 

Au Bénin, près de 200 femmes meurent chaque année des suites des complications de l'avortement clandestin, a indiqué le ministre de la santé Benjamin Hounkpatin en octobre 2021 lors d’un point de presse suite au vote de la loi modicative sur la santé sexuelle et de la reproduction.

 

Ces morts évitables représentent 15 % du taux de mortalité maternelle, estimé à 391 décès pour 100 000 naissances vivantes, selon les données l’Institut national de la statistique et de la démographie (INStaD) rapportées dans le volume 7 de la Revue africaine des sciences sociales et de la santé publique (RASP) d’octobre 2025.

 

Pour décourager les personnes qui proposent en ville comme sur les réseaux sociaux des services d'interruption volontaire de grossesse, le législateur a prévu des sanctions.

 

« Est puni des peines prévues à l'article 519 du code pénal, le fait de proposer ses services pour réaliser une interruption volontaire de grossesse, en public, en réunion ou par la propagation d'écrits. Les mêmes peines sont appliquées à ceux qui font la promesse de moyens, objets et procédés relatifs à l'interruption volontaire de grossesse », dispose l'article 19-1 de la loi n°2021-12 du 20 décembre 2021 en ses alinéas 1 et 2.

 

L'article 519 du code pénal susmentionné prévoit que « quiconque, sans habilitation et sans qualification médicale, procèdera à une interruption de grossesse est puni de la réclusion criminelle à temps de cinq (05) ans à vingt (20) ans et d'une amende de deux cent mille (200 000) à cinq cent mille (500 000) francs CFA, alors même que l'interruption soit librement et dûment sollicitée ».

 

La suite de l'article précise que lorsque l'IVG est faite ou même simplement tentée « dans un lieu inapproprié et non autorisé par le ministère en charge de la santé », le double de la peine est encouru par le praticien clandestin.

 

« Si, dans ces conditions, l'interruption de grossesse a été suivie de mort, les auteurs et complices sont punis de la réclusion criminelle à perpétuité », renchérit l'article.

 

Conformément à l'article 37 du décret n°2024-1297 du 06 novembre 2024, « la promotion portant sur tout médicament et sur tout produit considéré comme médicament auprès du grand public est interdite ». La loi n°2007-21 du 16 octobre 2007 portant protection du consommateur prévoit quant à elle des peines allant jusqu'à cinq ans d'emprisonnement, assorties d'amendes pouvant atteindre 100 millions de francs CFA pour les vendeurs illicites de médicaments.

 

Le 14 juillet 2025, le Centre national d'investigations numériques (CNIN) a rappelé sur sa page que « ces lois s'appliquent également dans l'espace numérique ».

 

Pourtant, le terrain révèle que ces sanctions n'ont pas suffi à endiguer le phénomène. Au moment de notre enquête, des comptes TikTok et des pages Facebook continuent d'opérer ouvertement.

 

NB: Sena, Adja et Celestine sont des noms d’emprunt. Pour raison de sécurité, leurs noms réels connus de la rédaction, n’ont pas été révélés dans le cadre de cette enquête.

 

 

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